Henri Pena-Ruiz, Le roman du monde. (Légendes philosophiques)
448 pages, Flammarion, Paris, 2001

 

S’il est vrai qu’il n’est pas d’initiation à la philosophie - car une initiation requiert elle-même une initiation et ainsi à l’infini- , il est tout aussi vrai qu’on introduit à la philosophie. Le roman du monde d’Henri Pena-Ruiz en administre la preuve.

 

Introduire à la philosophie, c’est susciter l’étonnement qui est d’abord une surprise. Or, dans le cas présent, cette dernière provient de ce que l’on y découvre que la pensée, quelle qu’en soit la manifestation, est profondément sensible car c’est dans l’ensemble du champ de l’expérience humaine qu’elle puise son matériau et que se déploie son discours.


Certes, chacun devine que le romancier (Cervantès ou Balzac), le poète (Homère ou Calderon), le dramaturge (Sophocle ou Shakespeare) expriment leur vision du monde à travers leurs histoires, leurs aphorismes, leurs poèmes dont la signification est implicitement philosophique et que les récits de la Bible sont le terreau de nos pensées profondes. Encore faut-il le montrer ! Mais, certainement plus surprenant, il apprend que les philosophes – ces spécialistes de l’abstraction austère – savent, eux-aussi, user de légendes (le chant des cigales de Platon, par exemple), d’images (le nez de Cléopâtre de Pascal ou le bâton brisé de Descartes), de symboles (l’opium du peuple de Marx ou l’enfant de Nietzsche) et donner corps et vie à leurs concepts. Il faut le saisir aussi.


Ainsi, se fondant sur les exigences conjointement philosophiques et pédagogiques de cette perspective directrice, l’auteur choisit-il d’étudier ces morceaux de la mémoire poétique de l’humanité (en tout 93) qui ont façonné notre monde et notre regard sur lui. Et, parce qu’il procède à une lecture accueillante, à la fois rigoureuse et ouverte, il nous fait pénétrer dans l’univers critique qu’ils contiennent.


Dès lors on est installé de plain-pied en philosophie et la surprise a cédé la place à l’étonnement car l’on a pris soudainement conscience que la philosophie qui s’était mise à distance pour les méditer se situe au cœur des choses.

 

Le livre s’adresse à l’honnête homme amateur – au sens noble du terme – de philosophie, mais aussi à l’élève qui découvre ce que philosopher veut dire, et bien sûr au professeur qui y retrouve, revisités, les textes fondateurs qui nourrissent sa réflexion. Par delà les manuels et les anthologies qui saturent l’édition, il nous invite à prendre soin de nous-même.

 

Alain Billecoq