MARIANNE EN DEUIL DE CHARLIE: LAÏCITÉ, PLUS QUE JAMAIS
Henri Pena-Ruiz

Dernier ouvrage paru: Dictionnaire amoureux de la laïcité (Editions Plon)
Prix National de la laïcité 2014

 

            Paris, Place de la République, nuit du 7 Janvier 2015. Des dizaines de bougies vacillent au pied de Marianne. La République est en deuil. Qui pourra dire l'accablement, cette tristesse dans tous les yeux, cette impossibilité de former des paroles qui ne paraissent pas dérisoires? On prend soudain la mesure du crime. Les fanatiques ont voulu tuer le courage, l'humour critique, l'insolence salutaire, ces audaces de l'art et de la satire qui parlaient vrai et clair.

            Et ce alors que la complaisance électoraliste inventait le politiquement correct pour travestir la trahison en réalisme, en expressions confuses, en formules ambigues. Car enfin confondre l'esprit critique avec la stigmatisation, la culture avec le culte, la fermeté du droit avec la violence arbitraire, c'est brouiller le sens des principes et encourager leurs adversaires. De même réduire la laïcité à l'égalité des religions et non de toutes les convictions, c'est discriminer l'humanisme athée ou agnostique.

            Paradoxe. C'est l'humour impertinent qui a tenu lieu de clarté politique, quand trop de responsables se sont livrés à l'incantation de principes qu'ils n'osaient plus défendre concrètement. Chez Cabu, chez Charb, chez Honoré, chez Tignous, chez Wolinsky, héros ordinaires de la clarté comme du courage, la liberté ne s'encombrait pas d'opportunismes ou de silences partisans. Elle jaillissait avec la fraîcheur du regard sans concession, la force d'un absolu dit hâtivement "irresponsable", mais assumé comme tel à rebours des lâchetés intéressées. Oui les dessinateurs de Charlie étaient les "instituteurs du peuple" chers à Victor Hugo. Leurs caricatures géniales surgissaient de la conscience spontanée qui pointe l'inqualifiable et le donne à voir sans autre violence que celle du fanatisme dénoncé. On riait devant le dessin et sa légende, car il visait juste en passant à la limite, mais selon un clin d'oeil complice qui n'avait rien de cette violence pointée du doigt.

            Ces hommes de culture ne voulaient nullement faire la leçon. Ils incarnaient la liberté vive de l'être humain, cette sorte de langage sans façon qui convoque la pensée dans le sourire provoqué, et produit la conscience émancipée. Ces artistes modestes et tendres n'étaient jamais méchants, mais toujours féroces avec l'inhumanité qu'ils dessinaient sans complexe ni fausse pudeur. Ils dénonçaient l'intolérance et le racisme, la xénophobie et la bêtise meurtrière. Ils s'inscrivent désormais dans la "tradition des opprimés" chère à Walter Benjamin. Ils côtoient Jean Calas et le Chevalier de Labarre, Giordano Bruno et Michel Servet, suppliciés au nom de la religion. Ils sont les héritiers de Voltaire, qui "écrasait l'infâme" dans l'humour du Dictionnaire philosophique, de Diderot qui dénonçait le fanatisme dans La Religieuse, d'Averroès qui invitait à lire le Coran avec distance dans le Discours décisif.

            Cabu, Charb, Honoré,Tignous et Wolinsky n'ont jamais confondu le respect de la liberté de croire, conquis par l'émancipation laïque, et le respect des croyances elles-mêmes. Ils ont su qu'on peut critiquer voire tourner en dérision une religion, quelle qu'elle soit, et que ce geste n'a rien à voir avec la stigmatisation d'un personne en raison de sa religion. Ils ont pratiqué la laïcité par la liberté de leur art, sans l'affubler d'adjectifs qui attestent une réticence hypocrite. Ni ouverte ni fermée, leur laïcité avait l'évidence nette de leurs dessins créateurs. Car ils savaient que l'indépendance des lois communes à l'égard de toute religion est la condition des libertés comme de l'égalité, mais aussi celle d'un cadre commun à tous, capable d'unir sans soumettre. Ils savaient, comme le rappelle Bayle, qu'il n'existe de blasphème que pour ceux qui vénèrent la réalité dite blasphémée. Dans un état de droit laïque nul délit de blasphème n'est légitime. Quant aux responsables religieux qui naguère ont poursuivi en justice Charlie Hebdo ils ne manqueront pas de verser des larmes hypocrites et de défendre en paroles la laicité et la liberté. Duplicité. En tenant à faire du blasphème un délit ils ont témoigné de leur conception rétrograde et pris une très lourde responsabilité morale.

            Cabu, Charb, Honoré,Tignous et Wolinsky savaient et montraient clairement que les fidèles des religions ne peuvent être confondus avec leurs délinquants. Ni le christianisme avec Torquemada qui envoya au bûcher tant d'"hérétiques" ou avec les poseurs de bombe qui le 23 Octobre 1988 firent 14 blessés graves en incendiant le cinéma Saint-Michel qui projetait La dernière tentation du Christ. Ni le judaïsme avec Baruch Goldstein qui le 25 Février 1994 abattit à Hébron 29 palestiniens ou avec Yigal Amir qui assasina Yitzhak Rabin le 4 Novembre 1995 après avoir vu dans un verset de la Bible une incitation au meurtre. Ni l'Islam avec les fous de Dieu qui le 11 septembre 2001 précipitèrent des avions contre les Twin-Towers de New York, causant la mort de plus de 3000 personnes, ou avec les tortionnaires de l'Etat Islamique qui violent les femmes et décapitent des journalistes.

            Cabu, Charb,Honoré,Tignous et Wolinsky nous manquent déjà, d'une absence cruelle qui nous fait mesurer ce qu'ils apportaient à l'humanité rieuse et pensante, à la lucidité collective, à la conscience libre. Et avec eux nous manquent toutes les personnes qui ont subi cette mort aveugle, soit en s'opposant courageusement aux tueurs, comme les policiers, soit en se trouvant là, en conférence de rédaction ou à l'accueil.

            Si nous voulons être Charlie, vraiment, nous devons bannir toute tentation de transiger sous quelque prétexte que ce soit avec les principes de notre République. Des principes conquis dans le sang et les larmes, à rebours de traditions rétrogrades qui n'épargnèrent aucune culture, aucune région du monde. Liberté, égalité, fraternité. Et laïcité, plus que jamais.

  

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Henri Pena-Ruiz : Quelques repères sur mes orientations.

 

La laïcité est une organisation de la puissance publique destinée à promouvoir à la fois la liberté de conscience, l’égalité de droits, et l'intérêt général. Elle rend ainsi possible la coexistence de personnes d'origines très diverses. Il ne s'agit pas de nier les différences mais de faire vivre une sphère commune à tous par-delà les options personnelles, dont aucun n'est privilégiée. Cet universalisme est source de paix.

 

La solidarité, c'est "le coeur qui pense"(Hugo). Au repli individualiste elle oppose une économie écologique et sociale. Un pour tous, tous pour un. La solidarité redistributive des services publics permet à tous d'accéder à la santé, à la culture, aux moyens matériels d'une vie humaine. Ecologie, justice sociale, et république donnent chair et vie aux droits fondamentaux qui sinon restent abstraits pour les plus démunis.

 

La culture universelle est l'héritage des plus belles conquêtes humaines. Un héritage source de plaisir mais aussi d'esprit critique et de lucidité sur le sens de notre présence au monde et de notre histoire. A rebours des enferments communautaristes et des traditions régressives, elle peut nous réunir en nous émancipant. Le sens du beau y rejoint celui du vrai et du juste. Partager la culture, c'est promouvoir l'humanité.

 

Un mot sur la philosophie.

 

La philosophie consiste à prendre soin de ses pensées, et de la conduite qui en découle. La sagesse à hauteur d'homme est de comprendre le monde et d'agir pour le rendre meilleur. Ainsi le devenir de toute l'humanité se découvre inséparable de l'existence personnelle. Laïcité, solidarité, et culture inscrivent alors la quête du bonheur pour tous dans la philosophie, et j'entends partager cet idéal dans mes inerventions publiques.